Je vous salue Marie, comblée de grâce

Du 12 au 17 août 2026, le 153ᵉ Pèlerinage national à Lourdes prendra pour thème les premiers mots de la prière mariale la plus récitée au monde, ces mots qui ouvrent l’histoire de l’Incarnation et accompagnent la prière des croyants depuis des générations. Pour nous y préparer, le père Sébastien Antoni, directeur du National, propose une traversée biblique du « Je vous salue Marie », en dialogue constant avec l’Écriture et le message de Lourdes, afin d’en laisser apparaître toute la force et la constante nouveauté.

1. Réjouis-toi, Marie, comblée de grâce (Lc 1, 28)

Tout commence par une salutation. L’ange Gabriel s’adresse à Marie par ce verbe grec khaïre : « Sois dans la joie. » Ce n’est pas une formule de politesse, mais la manière même dont Dieu choisit d’ouvrir l’histoire du salut. Rien d’éclatant, rien de solennel : simplement une parole de joie adressée à une jeune femme de Nazareth. Dieu ne s’impose pas. Il appelle. Il le fait dans la simplicité, la proximité, presque à voix basse. Et cette parole qui rejoint Marie traverse le temps pour atteindre chacun de nous. Oui, chacun : Jean, Louise, Jeanne, Léo… Dieu a quelque chose à vous dire, et sa première parole est une invitation à la joie. L’Évangile de saint Luc porte cette signature : la joie est toujours le signe de la présence de Dieu. La joie de Jean Baptiste tressaillant dans le sein d’Élisabeth (Lc 1, 44), la joie des bergers à Noël (Lc 2, 10), la joie du père retrouvant son fils (Lc 15, 32), la joie des disciples face au Ressuscité (Lc 24, 41). Être « comblée de grâce », c’est donc accueillir ce don de Dieu qui se communique à celui qui l’écoute. À Lourdes, lorsque Marie dit à Bernadette : « Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde mais dans l’autre », elle rejoint précisément cette joie qui ne dépend pas des circonstances mais de la présence de Dieu.

2. Le Seigneur est avec toi (Lc 1, 28)

Cette affirmation n’est pas un simple réconfort : c’est une promesse solide. Marie la reçoit comme Gédéon avant elle : « Le Seigneur est avec toi » (Jg 6, 12). Dieu n’accompagne jamais de loin. La liturgie nous le redit à quatre reprises dans chaque messe : au début, avant l’évangile, au cœur de la prière eucharistique et au moment de l’envoi. Comme un fil continu. Comme une certitude que Dieu demeure auprès de nous, qu’il nous accueille, nous parle, nous nourrit et nous confie le monde. Luc évoque ici la voix du prophète Sophonie : « Le Seigneur ton Dieu est en toi, il exultera pour toi et se réjouira » (So 3, 17). Voilà ce que signifie cette présence : un Dieu qui se réjouit de ses enfants. Et c’est souvent ce que les pèlerins perçoivent en arrivant à Lourdes : cette présence simple qui ne se dérobe jamais et qui change leur vie.

3. Tu es bénie entre toutes les femmes (Lc 1, 42)

Lorsque Marie arrive chez elle, Élisabeth ne la complimente pas : elle reconnaît l’œuvre de Dieu. Sa parole jaillit sous l’inspiration de l’Esprit : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de ton sein est béni. » Dans la Bible, bénir signifie donner la vie. Abraham est béni pour devenir bénédiction pour tous les peuples (Gn 12, 2-3). Marie reçoit cette bénédiction pour qu’elle se répande à travers son Fils. Luc fait aussi entendre l’écho de Judith, saluée comme la « fierté d’Israël » (Jdt 15, 9). Comme Judith, Marie manifeste la force de Dieu dans la fragilité humaine. À Lourdes, ce langage de bénédiction prend chair dans ces gestes si simples : une main posée sur une épaule, le geste de l’eau qui coule ou du bain, une lumière portée à la chapelle des lumières. L’Évangile se traduit en gestes qui relèvent.

4. Jésus, le fruit de tes entrailles (Lc 1, 42)

Élisabeth s’étonne : « Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » (Lc 1, 43). Voilà le cœur de la foi chrétienne : le fils de Marie est le Fils de Dieu. Les conciles l’ont affirmé avec force : Jésus est vrai Dieu et vrai homme. Dans la Bible, les « entrailles » ne désignent pas simplement le corps. Elles disent la miséricorde, la compassion la plus intime. Dire que Jésus est le « fruit de tes entrailles », c’est affirmer qu’il naît de la miséricorde même de Dieu. Lorsque certaines adaptations du « Je vous salue Marie » réduisent cette expression à « le fruit de ton sein est béni », elles appauvrissent le paysage biblique que porte le mot « entrailles ». Le Christ n’est pas le résultat d’un effort humain, mais la réponse de Dieu à la blessure du monde. Il faut donc éviter ces formulations qui pourraient laisser croire que Marie serait, à elle seule, l’origine de l’Incarnation. Ce serait un contresens. Marie n’est ni corédemptrice ni médiatrice comme si elle était une source de salut indépendante ; l’Église l’a clairement rappelé en novembre 2025. Tout vient de Dieu. Marie accueille, consent et transmet. Elle demeure le lieu choisi où la miséricorde de Dieu prend chair. Le centre du « Je vous salue Marie », c’est le Christ.

5. Sainte Marie, Mère de Dieu (Lc 1, 43 ; concile d’Éphèse, en 431)

Après les paroles de l’Évangile vient la réponse de l’Église. Marie est dite « sainte » parce qu’elle a laissé Dieu faire en elle son œuvre. Elle est Mère de Dieu, non par un pouvoir personnel, mais par la grâce que son Fils lui a donnée. Sa vie a été transformée parce qu’elle a dit oui, un oui entier, courageux, lucide. Et ce oui la rend proche de chacun. Il n’y a qu’une seule Vierge Marie, bien sûr. Mais il n’y a aussi qu’un seul Victor, un seul Jean, une seule Jacqueline, un seul Thibaut… chacun avec sa vocation unique. Chacun peut, à sa mesure, offrir le Christ au monde. Le concile d’Éphèse a proclamé le titre de Theotokos, Mère de Dieu, pour affirmer que celui qu’elle porte est Dieu. La maternité de Marie est donc une proclamation du Dieu qui vient rejoindre l’humanité pour la sauver. À Lourdes, lorsqu’elle dit à Bernadette : « Je suis l’Immaculée Conception », elle confirme que toute sa mission vient de Dieu, et de Dieu seul.

6. Priez pour nous, pauvres pécheurs

Cette demande n’est pas un soupir de résignation. Elle dit une confiance. Dans la Bible, le « pauvre » est celui qui s’en remet à Dieu. Le pécheur n’est pas un être à tenir à distance : c’est un être blessé et Dieu ne supporte pas de le laisser seul dans sa détresse. Lorsque nous demandons à Marie de prier pour nous, nous lui confions nos faiblesses, nos élans interrompus. Le péché, ce sont nos « non » adressés à Dieu ; le « oui » de Marie nous remet en route. Sa prière rétablit le lien que nous avons parfois perdu. Il arrive que nous soyons déboussolés, angoissés, incapables de retrouver le chemin de la prière ou même les mots pour nous tourner vers Dieu. Marie, elle, répond, et son intercession nous réoriente vers celui qui nous attend. Il n’y a ici aucune culpabilisation : seulement une espérance qui renaît. L’Évangile nous donne une image très juste de cette présence maternelle. À Cana, Marie voit le manque avant tout le monde (Jn 2, 1-11). Elle intercède, et le premier signe de Jésus advient. C’est exactement ce qu’elle fait encore pour nous. À Lourdes, lors de la première apparition, elle apprend à Bernadette à faire lentement son signe de croix : geste d’entrée dans toute prière, geste d’une relation retrouvée. Qu’elle nous apprenne, à nous aussi, à prier ; qu’elle prie pour nous !

7. Maintenant et à l’heure de notre mort. Amen.

Cette prière accompagne toute une existence : le « maintenant » de nos jours, avec ses combats, ses choix, sa beauté parfois fragile ; et ce moment où chacun remettra son souffle entre les mains de Dieu. Le Christ l’a promis : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Dire ces mots, c’est confier notre chemin à Marie pour qu’elle nous conduise à son Fils. Le Je vous salue Marie devient alors un passage solide : Dieu qui parle, une femme qui répond et l’horizon ouvert de la vie éternelle pour ceux qui prient et comprennent avec Marie que « c’est possible ». Marie, Mère de Dieu et mère des hommes, accompagne chacun. Lourdes le manifeste par des signes qui traversent les générations : la source jaillie à Massabielle, la lumière des processions, la prière silencieuse des pèlerins… C’est cela que nous célébrerons ensemble cet été au Pèlerinage national. Venez le vivre. Toute l’histoire de cette prière y trouvera un visage. Venez, je vous y attends.

« Je te salue, ô Marie ! Réjouis-toi, pleine de grâce, de cette grâce qui, telle une douce lumière, illumine ceux sur qui brille la présence de Dieu. Le Mystère t’a entourée dès le commencement, dès le sein de ta mère, il a commencé à accomplir en toi de grandes choses, qui ont bientôt requis ton consentement, ce « oui » qui a inspiré tant d’autres « oui ».»

Début de la prière du pape Léon XIV à l’Immaculée, 8 décembre 2025